Ensuite pour ceux d'entre nous ne comprennent pas tout à fait le français, voici les paroles :

Il y a des navires dans la vie d'un homme
ceux qui viennent la nuit et l'arrachent à la terre
et qui l'emportent au bout des songes d'outre-mer
elles reviennent toujours du plus loin que son âme
les bannières qui claquent et la vierge marie

il y a des instants dans la vie d'un homme
assis dans la lumière pas de chaînes
pas d'ombre autre que celle des ailes d'un oiseau
pas de pli sur la mer ni vague ni bateau
les bannières qui claquent et la vierge marie

il y a des minutes dans la vie d'un homme
et je vois ton bateau qui vogue vers le port
je regarde les yeux qui le voient s'approcher
les poissons ruisselants qu'il apporte avec lui
les bannières qui claquent et la vierge marie

il y a des heures dans la vie d'un homme
désespoir de naufrage langueur de l'attente
soupirs de bronze soupirs de bateaux
les forêts de grands mâts dressés contre le vent
les bannières qui claquent et la vierge marie

il y a des années dans la vie d'un homme
et des envies de large des envies de trésors
entre terre et eau entre bar et bateau
quand il boit juste assez pour pouvoir oublier
les bannières qui claquent et la vierge marie

il y a des vies dans la vie d'un homme
et des lambeaux de vies qui s'accrochent à la sienne
il a des souvenirs aux quatre coins du pont
de soleils et de pluies rutilantes tempêtes
les bannières qui claquent et la vierge marie


Si la musique vous fait penser à du Alan Stivell, c'est normal, Yacoub en était guitariste avant d'entamer pour des raisons mégalomanes évidentes une bien belle carrière solo.

Quant aux magnifiques paroles, elles s'articulent autour de la vie d'un homme (si), chaque paragraphe constituant une charnière décisive de celle-ci.

Dans le premier paragraphe, Yacoub nous décrit la prime enfance, celle où l'on rêve de devenir astronaute pour les garçons ou vétérinaire pour les filles, cette période de l'enfance où l'aventure constitue un leitmotiv indéfectible et totalement inconscient, tant et si bien que les bannières claquent sans que l'on ne décèle aucune brise. J'en profite pour rappeler que la vierge Marie sur un bateau tient semblablement le même rôle qu'un cierge dans une église : déléguer les responsabilités inéluctables de ce que l'on nomme fatalité pour mieux serrer les fesses.

Il y a des instants dans la vie d'un homme. Il est plutot question dans ce paragraphe d'adolescence. Ces instants où le choix se fait, ou l'on embrasse une voie plutot qu'une autre parceque trop influencé par la projection qu'on se fait de soi dans telle ou telle situation. Celle enviable d'un sage méditant assis sur le pont d'un navire, communiant sans borne avec le Dieu Soleil et Johnatan Livingston le Goëland parceque ça a l'air trop cool, par exemple. On constatera qu'une fois de plus, "pas de pli sur la mer ni vague ni bateau", c'est dire que depuis deux paragraphes Yacoub fait claquer des bannieres sans l'aide du moindre courant d'air, ce qui tient plutot du miracle, normal, me direz-vous, lorsqu'on voyage avec Marie à bord.

il y a des minutes dans la vie d'un homme. Ces minutes d'excitations qui font la découverte de toute première expérience : Il est bien sûr ici question de sexualité. Le parallèle avec le port (d'attache) qui s'approche est d'autant plus troublant qu'il fait directement référence au "Bateau Ivre" de Rimbaud, qui n'était pas le dernier en matière de déconne, et qui écrit dans ses vers : "J"aurais voulu montrer aux enfants ces dorades Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantans." Outre le fait qu'il est clairement suggéré que Yacoub serait un merlu, il faut comprendre que les yeux que voit le narrateur sont ceux d'enfants, que le port d'attache n'est autre qu'une femme, et que c'est bel et bien un foyer que notre serviteur est en train de construire à l'heure où il pose son premier pied à terre.

il y a des heures dans la vie d'un homme. Ce paragraphe est relativement transparent. Le narrateur tout occupé qu'il était avec sa nouvelle vie de père de famille en a oublié les bannières pour un temps et se retrouve bloqué dans son propre port. Les jours se font lourd comme du plomb, les heures s'étirent, il subit, regrettant ses heures risquées, se languissant d'une bonne houle, fixant devant lui le ballet des bateaux qui s'en vont et viennent, alors que le navire de son existence se heurte inévitablement à un horizon aussi lourd qu'un mur de pierre. L'attente est là, la tante Ella aussi, tu viens on passe à table.

il y a des années dans la vie d'un homme. Ah ça, il y en a. Et Yacoub le sait. Des années de frustration plus tard, notre homme a entamé une lutte sans pitié avec lui-même, une lutte à mort qui ravage sa conscience, une lutte que chacun doit mener seul, nu comme un ver devant l'infinie absurdité du monde dans le quel il vit et qui reste sourd à ses questionnements d'homme, cette lutte s'appelle l'alcool. En effet à ne pas pouvoir partir, on reste. Et il n'est pas meilleur endroit qu'un bar pour y rester en pensant qu'on en est déjà parti. De plus, à ce qu'en dit l'auteur, il n'est pas de meilleur remède qu'un déraisonnable penchant pour la boisson pour vivre au mieux ses frustrations et ses rêves inassouvis. C'est d'ailleurs en vente libre et remboursé par la sécu, donc indispensable à tout être humain normalement constitué. Il n'empêche qu'entre deux délirium tremens, notre homme n'en entend pas moins claquer les bannieres.

il y a des vies dans la vie d'un homme. Au crépuscule, chacun fait le bilan. Yacoub vient de conter l'histoire d'une vie de voyageur, d'aventurier, qui s'est petit à petit transformée en une routine sédentaire. Bien évidemment, au soir de sa vie lui reviennent toutes ses rencontres passées, les vies qu'il a croisées, les iles qu'il a effleurées du pied, tellement étranger maintenant à sa propre mémoire qu'il en éxagère les traits jusqu'à se voir en valeureux pirate sillonant les sept mers du Rhye. Ces odeurs qu'il peut encore sentir comme si c'était hier, ces visages qu'il revoit, tout ça lui échappe doucement, et il sait désormais que toutes ses envies de trésor ne furent pas vaines, car à bien creuser, on finit toujours par trouver (n'est-ce pas). Allongé sur son lit de mort face à elle égal à tout autre, fervent chrétien ou pas, il est bien conscient que la dernière chose qui claque est toujours un electrocardiogramme plat. La Marie va pouvoir passer faire la chambre.